Ma résurrection
Bonjour chers lecteurs,
Je me présente à vous maintenant, belle et en pleine
forme. Mais mon histoire est longue et a connu des
moments pénibles.
Je suis née dans les usines PEUGEOT en 1957. Je
m’appelle 203C type N3N.
Je suis française, peinte en noir. Je porte le numéro
d’identification 1846398.
Mon premier propriétaire était de Charente
Maritime. J’ai commencé à sillonner cette région en
mai 1957. A l’avant comme à l’arrière, j’exhibais
fièrement mon immatriculation « 612HM17. »
Les années ont passé. Une amnésie partielle m’empêche de me souvenir de ces
trente premières années. Je
suppose que j’ai rendu bien des services à de nombreux propriétaires.
En Août 1988, premier choc et grand changement dans ma vie, devenue trop
vieille et abandonnée au profit
de « jeunettes » aux meilleures performances, je fus retirée de la
circulation.
De cette période, je me souviens vaguement avoir été rangée sans ménagement
dans le fond d’un garage
français, destinée au démontage pour servir de pièces à d’autres en meilleur
état. Sans le vouloir j’étais
donneuse potentielle d’organes.
J’ai vécu trois ans, blottie dans mon coin, dans l’angoisse d’une
amputation. L’humidité me faisait mal et
ma carrosserie commençait à rouiller. Mon agonie s’annonçait longue et
pénible.
En 1991, un Belge de Bastogne s’intéressa à moi et à une de mes sœurs qui
partageait mon sort. Il parlait
« restauration » et se disait « passionné de vieilles voitures. »
Quel heureux évènement, quel espoir ! Je fus installée sur une remorque et
quittai la France, avec ma soeur
pour le royaume de Belgique.
Mon enthousiasme fut de courte durée car je fus remisée dans une grange à
l’abri de tout regard.
Neuf longues années se sont passées dans l’oubli total. Ma seule consolation
j’étais au sec.
Un beau jour d’automne 2000, les portes de la grange se sont grandes
ouvertes. Ma dernière heure avait-
elle sonné ? Allais-je faire mon dernier voyage vers le cimetière.
Non, je changeais de propriétaire. Sans violence je fus chargée sur un
plateau et fis un voyage de 180 km
vers le nord du pays jusqu’à Malines. J’y fus déposée délicatement dans un
atelier bien éclairé et je rêvais
déjà d’une nouvelle vie. Le lendemain ma sœur me rejoignit et fut installée
en face. Pendant 18 mois, j’ai
assisté à sa cure de rajeunissement. De temps en temps le nouveau
propriétaire venait voir comment j’étais
faite pour reproduire la même chose chez ma sœur.
Les quelques pièces remplacées chez elle arrivaient dans mes entrailles.
Mais qu’allais-je devenir ? Une
nouvelle période d’angoisse commençait.
En mai 2002, ma sœur sortait flambant neuve des ateliers et moi sous ma
bâche n’espérait plus rien.
Je sentais ma fin venir, lorsqu’une après midi de juillet 2002, un monsieur
vint me rendre visite.
Il avait contacté mon propriétaire de l’époque via une
annonce de la revue du club ces anciennes Peugeot.
L’intérêt que me portait ce monsieur m’intriguait. Il
me regardait de tous les côtés. J’en étais gênée. Quel
spectacle lui offrais-je là ?
Je ne payais décidément pas de mine, mais ma
« bouille » de vieille délabrée l’avait séduit. Trois
jours plus tard, je repartais vers d’autres horizons. Un
plateau me conduisait vers ma nouvelle demeure:
Gozée, grande banlieue de Charleroi.
Je me voyais disparaître, détruite dans un chantier de
démolition ou démontée pour pièces. En fait, j’étais
entre les mains d’un sauveteur qui avait la ferme intention de me restaurer.
Depuis ce jour miraculeux, mon moral est remonté en flèche. Toutefois une
inquiétude subsistait, mon
sauveur allait-il tenir le coup ?
Pendant le restant de juillet et tout le mois d’ août 2002, je
subissais les premiers examens de ma coque. Malgré les
outrages de l’âge, des mauvais coups et des longerons en
dentelles, mon chirurgien déclarait : « Rien
d’irréparable ». Quel soulagement !
Des inspections supplémentaires mettaient en évidence
mon bec avant faussé et mal réparé, ma traverse arrière
légèrement pliée suite à des impacts. Bref tous ces bobos
n’étaient pas trop graves d’après mon chirurgien-
restaurateur mais il prévoyait de nombreuses heures de
travail sur la table d’opération.
Me voilà déjà mieux. Je n’étais plus de travers et je me
sentais déjà plus solide.
Maintenant que le squelette est en ordre, mon chirurgien
allait s’occuper de mes organes et articulations de tout
genre.
Septembre et octobre 2002 étaient mis à profit pour la
révision de mes organes vitaux.
Mon cher sauveur s’attaquait en premier lieu aux freins. Il
ne s’agissait pas d’une simple revalidation mais d’une
opération de grande envergure. Que d’étonnement de sa
part ou plutôt que de mauvaises surprises lorsqu’il
découvrait l’état de mes freins arrière, sans garniture sur les patins et le
tout entièrement grippé.
Faible consolation, j’ai pu lui montrer mes freins avant avec une usure
normal pour mon âge. Cela m’a valu
une autre opération afin pouvoir m’immobiliser par mes propres moyens comme
au bon vieux temps.
La jeunesse de mes débuts revenait petit à petit. Le courage de mon sauveur
était sans limite. Sa patience et
sa persévérance m’annonçaient un avenir glorieux.
Quant à la souplesse par mes amortisseurs, mon sauveur en remplaçait un
défectueux et irréparable,
remettait en état de bon fonctionnement les trois autres. Quel plaisir de se
faire nettoyer et de goûter de
l’huile fraîche après tant d’années d’austérité.
Mon chirurgien s’occupait maintenant de ma transmission. L’ensemble boîte et
pont, qui transmettait ma
force dans mes roues, était très entamé. Une usure prononcée des roulements
et de nombreuses fuites,
amenait le sauveur à me faire quelques pansements et un sacré lavement.
Quelques bourrages ci et là, une
bonne vidange pour évacuer les boues, cette sorte de mélange graisse
cambouis même plus liquide, le
remplacement d’un roulement de sortie de pont, de la nouvelle huile dans mes
organes de transmission et
me voilà rajeunie de quarante ans. Je commençais à être heureuse. Mon
sauveur était satisfait des résultats
et continuait soigneusement mon lifting.
Il se rapprochait de mon moteur et s’affairait à mon embrayage. J’avais un
peu honte de lui monter ce qui
restait de ce dernier. Mon disque était sur les rivets, ceux-ci avaient même
raillés mon plateau, ma butée
n’était plus qu’un souvenir. C’était sans doute la conséquence de ma folle
jeunesse par monts et par vaux.
Je faisais confiance à mon sauveur qui rajeunissait tout cet attirail par un
nouveau disque, une nouvelle
butée et un plateau remis à neuf. Je rêvais déjà de nouvelles sorties.
Mais pas trop vite, je m’emballe déjà car l’essentiel restait à
entreprendre. Mon cœur, ma raison de vivre,
appelé communément « moteur » allait provoquer à mon sauveur quelques sueurs
froides.
Dans ma partie intime appelée culasse, une pastille s’était détachée, avait
battu dans ma pompe à eau et
ouvert une sortie vers le bloc. Les morceaux de pastille se trouvaient
encore dans mon moteur.
Je comprends pourquoi à l’époque de ma maturité j’ai perdu beaucoup de mes
capacités et de mes
performances. J’ai, sans doute, du être malmenée par des excités sans
scrupule.
Mon chirurgien continue ses investigations pendant cette opération à cœur
ouvert et constate que ma chaîne
de distribution ne semble pas trop usée mais que lors d’une opération
précédente son remplacement a dû
être pénible. Des traces sur mon piston du 1er cylindre, une de mes soupapes
était pliée, mon support de
culbuteurs cassé, des traces de soudure douteuse prouveraient que
j’ai déjà été soignée mais par un bourreau de la mécanique.
D’après d’autres spécialistes, que mon médecin avait rencontrés,
mon moteur présentait des traces d’usure et de mauvais
traitements rarement vus sur mes compagnes. Mais ma
conception est solide et pour me tuer il en fallait d’autres. Cela
n’empêchait pas la fatigue et l’usure.
Pour ce qui touchait mon système nerveux c'est-à-dire mon allumage et ma
carburation, ils ne présentaient
pas de défauts majeurs. Quelques réglages étaient nécessaires dont
l’adaptation à l’essence sans plomb.
Que voulez-vous il faut bien s’adapter à l’environnement moderne pour
redémarrer dans les meilleures
conditions.
Infirme du colon, mon échappement avait disparu depuis longtemps. Une
nouvelle transplantation s’avérait
indispensable.
Grâce à mon mécanicien je reprenais vie. J’étais impatiente de le remercier
en ronronnant des heures durant sur les routes de Belgique.
Le temps passait et me voilà déjà en novembre 2002. Une nouvelle étape de
ma résurrection commençait. Elle allait durer deux bons mois. Mon
chirurgien se transformait en plasticien. Là aussi il y avait de
l’occupation.
Regardez mes gardes boue, une véritable ruine. A me voir, j’avais dû être
battue sauvagement. J’avais même été défigurée par des déchirures dans
mes tôles. Elles avaient été superficiellement brasées me laissant des
cicatrices affreuses qui n’avaient pas manqué de rouiller avec le temps.
Après des heures de chirurgie réparatrice et plastique, je retrouvais les
formes élégantes de ma jeunesse.
Mon bas de caisse gauche avait été réparé en son temps et était encore
potable. Le côté droit nécessitait par contre beaucoup de retouches. Et
c’était reparti pour une nouvelle chirurgie réparatrice avec soudure et
bouts de tôle. Le résultat ne pouvait être que succès tout en mon
honneur.
Une courte convalescence m’était imposée car mon sauveur était appelé pour
une urgence chez une grande
sœur cadette. La dénommée 404 avait eu un infarctus et réclamait de sa part
de solides soins pour
reconditionner son moteur coulé.
Ma convalescence se poursuivait pendant le premier trimestre 2003. Je savais
que je n’étais pas oubliée.
Mon sauveur venait de temps en temps prendre ma température et me rassurait
en bricolant de petites
choses.
Enfin Mars venu, un regain d’énergie de mon médecin avait permis à mon flanc
gauche de reprendre
forme. Une première couche d’apprêt me donnait déjà une toute autre allure.
Ma honte s’estompait et ma
fierté renaissait. Mais le travail était loin d’être fini. Une cure
d’esthétique est longue et difficile. Le métier
de carrossier n’est pas à la portée de tout le monde, mais je faisais
confiance à mon sauveur qui me
semblait bien polyvalent.
Mon visage avait repris forme, il y avait quelques mois encore, j’étais une
« gueule tordue ». Maintenant
l’ensemble formé de mes ailes avant, de mon capot et de ma calandre
s’ajustait bien. Dommage que je ne
puisse pas sourire.
Mes portes avaient été entièrement démontées. Un traitement de choc contre
la rouille, cette maladie qui
nous ronge toutes, leur avait été administré.
Il restait à soigner mon coté droit. Mon sauveur avait
prescrit toute une série de travaux qui devaient s’étaler
jusqu’en juin 2003. J’avais hâte de me voir en été
lorsque je serai prête pour la peinture.
Ce que certain appelle ‘acharnement thérapeutique’
m’a été profitable. Toute ma carrosserie était refaite
comme du temps de ma jeunesse. Je venais d’avoir
une première couche d’apprêt plus tôt que prévu.
Les premiers beaux jours apparaissaient et j’étais
déclarée prête pour le maquillage final ou plus
communément prête pour la peinture. Mais que
voulez-vous, je n’aime pas que l’on emploie n’importe
quel vocabulaire.
Mon sauveur me trouvait encore quelques défauts juste avant le maquillage.
De nouveau je subis quelques
opérations esthétiques où le marteau, la résine et la ponceuse firent leur
œuvre réparatrice.
A quatre reprises, j’ai été corrigée pour tenter de retrouver
la perfection de mes lignes originelles. Enfin voici le grand
jour du maquillage. Mon sauveur devenait esthéticien, il
avait choisi une peinture d’époque, mais pas le noir comme
la plupart de mes consoeurs, mais un bleu « pétrole » (dit
bleu 502) qui m’allait à ravir.
J’en ai donc reçu plusieurs couches. Entre chacune d’elles
un léger ponçage pour rectifier les petites imperfections et
préparer la suivante jusqu’à la couche finale. Ce
maquillage s’est étalé sur trois mois pendant lesquels je
devenais de plus en plus belle. Mon esthéticien pouvait être
satisfait de son travail.
L’été était beau et chaud. Il était agréable de me voir avec
ma nouvelle « peau ».
Mon esthéticien allait se transformer en artiste et me couvrir de « bijoux
». Entendez par là toutes les
garnitures et ornements de tout genre.
Avec une main experte, mon joaillier me regarnissait comme autrefois. Il
avait pris soin de faire briller à la
force des poignets tous mes chromes et pièces métalliques polies.
Encore quelques fils électriques et me voici toute prête pour les premiers
essais routiers.
Je ne pouvais pas décevoir mon sauveur, je dirais même mon dieu.
Je me souviens que c’était la mi-juillet que j’empruntais pour la première
fois les routes de la région par
mes propres moyens.
J’étais tellement excitée que je ne savais plus que faire et j’infligeais à
mon sauveur quelques pannes
d’alimentation. Pompe à essence et joints de carburateur étaient changés, le
réservoir avait été chaîné et
pourtant l’essence ne suivait pas.
Et c’est reparti pour 100 Km de test. Là je constate que ma pompe à essence
est fatiguée et que ne peux pas
m’alimenter correctement. Mon cher sauveur a
trouvé la solution en me plaçant une pompe
électrique et une prise d’air supplémentaire au
réservoir.
Quelle différence, forte avec mes 1300cc je lui
prouvais mes performances étaient toujours au
rendez-vous. Nous étions montés à prés de 125
Km/h sur un tronçon d’autoroute ; c’était l’euphorie
et le couronnement de centaines d’heures de travail.
Il est vrai que j’avais été gourmande en essence
pour ces tests. Mais une fois n’est pas coutume, je
revivais.
Mais il fallait revenir à la réalité et mon
ménagement était de rigueur. Je ne devais pas
oublier que j’étais en rodage et que j’avais presque 50 ans. Comme dit le
proverbe : « Qui veut aller loin,
ménage sa monture ». Pour le reste, toute ma mécanique répondait aux
exigences de mon sauveur. J’en
étais fière pour lui.
Il restait pour pouvoir rouler librement par monts et par vaux, de me faire
connaître au monde entier ou
plus modestement à l’administration belge et répondre aux exigences légales.
Voici donc mon sauveur, avec son bâton de pèlerin et un grand sac de
patience, partit affronter seul cette
administration ennuyeuse mais obligatoire.
Le 24 juillet, je me présentais devant mes premiers juges. Sous prétexte que
j’étais française, je devais,
pour obtenir ma naturalisation belge, passer un contrôle d’homologation.
J’ai été mesurée sous tous les
angles, on m’a pesée et on m’a inspectée sous toutes les coutures. Tout ce
cinéma pour entendre dire que
j’étais apte pour le service et que j’avais obtenu mon homologation. Quelle
perte de temps, je le savais que
j’étais apte ! Ils auraient dû me voir rouler ! Ah ces fonctionnaires !
Je devais maintenant attendre ma carte d’agrégation avant de repasser encore
une fois au contrôle pour une
demande d’immatriculation standard. Avouez qu’une telle situation si ce
n’est pas jouer avec mes pneus on
me fera un dessin !
Bref la loi c’est la loi et six semaines plus tard (un peu la vitesse !),
mon sauveur recevait enfin les quelques
papiers si indispensables.
Il ne restait plus que les formalités classiques d’assurance et de demande
d’immatriculation, agrémentées
de négociations et de discussions avec les autorités administratives de tout
genre, pour rouler librement.
Encore quelques jours et je retrouvais le contact avec le bitume, en toute
quiétude, avec mes propres
plaques et surtout entre le main de mon sauveur.
Je ferais tout pour le satisfaire afin de le remercier de m’avoir
ressuscité.
Longue vie au sauveur et à moi.
Sa Peugeot 203 préférée et dénommée modestement « Ma Belle »
Bilan :
Achat raisonnable, mais prix de revient crevant le budget prévu (ne pas
chiffrer)
Plus de 550 heures de travail
De nombreux cheveux blancs mais une satisfaction énorme.
Je tiens à remercier :
Mon épouse pour sa patience et son soutien moral (son savoir-faire pour ce
qui est couture et
garniture interne)
Philippe pour avoir trouvé la voiture, fourni de nombreux et précieux
renseignements et pièces, la
supervision et la mise en musique du texte que je lui avais fourni
Les quelques membres du club que j’ai contacté pour des renseignements ou
pièces (je pense à
Paul Debert, Mr Chambon, ….) et que ceux que j’ai oublié me pardonnent
Benny Collinet (prêt de son plateau, conseils)
Roland Devergnies